Récit d'un réserviste belge

 

Avant de commencer mon compte rendu, je me vois obligé d'éclaircir la raison de notre présence dans votre pays en 1940. Nous, les jeunes, nous n'étions pas des réfugiés, mais des jeunes réservistes de l'armée belge.
En effet, à l'époque, en exécution des lois sur la milice, les jeunes hommes de 16 à 35 ans faisaient partie de la réserve de recrutement de l'armée. En cas de conflit, ils pouvaient être appelés sous les armes. C’est ce qui se passa début mai 1940 quand les Allemands attaquèrent notre pays. Suite à l'avance des troupes ennemies, nous fûmes envoyés en France pour continuer la guerre à côté des Alliés.
Arrivés à Toulouse nous continuions notre voyage direction Est. Après un temps, un préposé de la S.N.C.F. passa dans les wagons. À notre demande, il nous communiqua la des¬tination du train : Sète. Irions-nous baigner nos pieds dans la Méditerranée ? En pleine nuit, le train s'arrêta brusquement. Le frère Oscar tomba de dos à travers la vitre de la porte entre le perron et le passage vers les coupés, heureusement sans se blesser. Nous continuions à bavarder avec le préposé. Il raconta qu'à la fin de la guerre, en 1918, quand il était arrivé en Allemagne, il avait donné un morceau de chocolat à un pauvre garçon qu'il avait rencontré sur le quai de la gare d'Aix-la-Chapelle. Qu'est ce qu'un pauvre garçon pouvait avoir à voir avec un conflit ; mais... il continua à se perdre dans ses pensées. Maintenant il est possible qu'il tire sur vos et nos compatriotes...
Nous restions toute la nuit sur place. Le matin on nous débarqua. On nous conduisit à une annexe de la gare de Capendu. Dans cet espace se trouvaient des tables et des bancs en bois blanc. On nous servit du pain, du fromage, de la confiture, du café. Le petit déjeuner terminé un sergent français monta sur une table et fit un discours passionné qu'il termina par les mots : " On les aura, les Boches ! ". On nous fit monter dans des autobus. Je m’assis à côté du chauffeur et j'eus une vue panoramique sur le trajet. Ce fut une aventure, mais non sans peur, quand le conducteur passa par de petites routes entortillées, tout près des rochers. Nous passâmes par de vastes vignobles, traversâmes une rivière (l'Aude) et un canal (le canal du Midi). Après une dernière courbe, nous entrâmes dans un village où nous fûmes reçus par un comité d'accueil.

* * *

Notre séjour à Aigues-Vives (Aude)

À la sortie des autobus, nous fûmes reçus par des acclamations. À gauche et à droite, on nous offrit des tartines que les femmes avaient emportées dans des paniers. À Capendu on nous avait déjà bien servis, mais nous ne pouvions pas décevoir ces braves gens, donc nous acceptâmes ce qu'on nous offrit. Dans l'assemblée on entendit une réflexion : " Il y a un prêtre parmi eux, maintenant on aura chaque dimanche la messe ! " Le frère Oscar voulut expliquer à quelques villageois qu'il n'était pas prêtre, mais seulement un frère laïque. Pour la plupart des gens, sa réponse se perdit dans la mêlée de ce moment. Ce malentendu lié à d'autres situations conduira plus tard à un incident. On doit savoir qu'en France, depuis la révolution, les frères laïques ne peuvent plus porter leur habit en public. En ce qui concerne la joie des femmes d'avoir chaque dimanche une messe dans le village, on doit observer que déjà en 1940 il y avait chaque mois un dimanche sans messe.

On nous conduisit d'abord à un café local où on nous servit à boire et d'où on nous conduisit à notre destination. Nous trois avions de la chance, nous avions été désignés pour loger dans une maison assez moderne. Une des rares demeures où était installé un W-C. Les autres durent se débrouiller pour satisfaire leur besoin, ils devaient s'exécuter dans la campagne. Puis nous eûmes le temps de nous reposer et de nous remettre des aventures en cours de route. Pendant mon odyssée en Belgique et en France, j'ai parcouru 1500 km dont 300 km à pied pendant la période du 10.05 au 22.05 ! Notre présence dans la maison de maître prit déjà fin le lendemain. Une conséquence de la dénonciation de notre "faux" prêtre ? On nous logea dans une petite maison dans une rue étroite. Nous inspectâmes notre demeure : au rez-de-chaussée une pièce avec un feu ouvert. Derrière, un débarras rempli d'outils. Sur la petite cour, une construction en béton en forme de cube : une citerne de vin. En effet, quelques jours plus tard, un camion-citerne vint vider le réservoir. On le faisait de la manière que chez nous on venait vider les fosses sceptiques, mais ici, cela concernait un liquide plus divin : du vin !
À l'étage, une chambre à coucher avec une alcôve et un lit pour une personne. Contre le mur, un calendrier de l'année de ma naissance : 1923 ! La maison était-elle abandonnée depuis si longtemps ? Le grenier, je le visitai une seule fois. Sans exagérer, la poussière sur le plancher avait une épaisseur d'un doigt. Le pavement du rez-de-chaussée semblait être une vaste construction, mais quand on grattait un peu la surface, on constatait qu'il était formé avec des carreaux. Vite, on prenait une décision : on mettait la pièce sous l'eau - le robinet se trouvait en face de la maison - et on commençait à frotter. Pendant notre travail, les commères venaient jeter un coup d'oeil à nos activités. " Vous allez réveiller les puces ! " fut leur réaction. Ce n'était pas leur manière de nettoyer. Chez elles il suffisait de passer avec un balai sec et basta.
Le lendemain, je n’arrivai plus à sortir de mon lit. J'étais fort malade, conséquences de mon surmenage des dernières semaines. Les voisines venaient m'apporter des friandises. Moi-même j'étais trop malade - mes amis se sacrifièrent pour les manger. Je guéris très vite et la vie continua. Tout d'un coup, on entendit le son d'un tambour. Quand nous sortâmes, nous vîmes le garde-champêtre manchot au coin de notre rue. Quand il eut fini son solo, il annonça : " Avis pour nos amis belges ! avec un grand accent sur le s d'avis. Il nous convoqua pour nous rendre à la Mairie. Ce sera la méthode à l'avenir pour nous informer. À la Mairie, on nous enregistra et nous les jeunes, fûmes informés que notre présence au village serait temporaire et que d'un jour à l'autre, nous serions dirigés vers un camp d'instruction.
Nous utilisâmes notre temps libre pour nous promener. Cette région était toute nouvelle pour nous, des chemins sinueux avec des rochers et des vignobles immenses de tous les côtés du village. Nous faisions le ménage nous-mêmes. Frère Oscar, cuistot de profession, s'occupa peu de cette tâche. Il trouva que Jan et moi-même devrions nous perfectionner dans ce métier. Comme combustible, nous utilisions des tiges de cep de vignes coupées depuis quelques années et qui se trouvaient au bord des vignes.
Ces transports, faits avec une charrette tirée par un âne peu docile, nous coûtèrent beaucoup de sueur et de peine. Nous devions être dépannés par un villageois pour remettre notre transport en marche.
Un après-midi, on frappa à la porte et deux gendarmes français, accompagnés d'un monsieur en tenue bleu foncé, entrèrent: d'un ton sévère, on nous ordonna de présenter nos papiers. Ils furent examinés attentivement, mais cela ne rapporta rien - les documents étaient rédigés en néerlandais et les gendarmes ne con¬naissaient pas notre langue maternelle. Enfin, le monsieur en uniforme bleu se mêla de la question. La solution du mystère tomba vite pour toutes les parties. " C'est un malentendu ! ". " Ce mon¬sieur n'est pas un prêtre mais un frère laïque. " Nous étions très suspects : d'abord, un de nous était un prêtre qui ne faisait pas la messe ; en plus nous, les seuls Flamands de notre groupe, parlions une langue que la population ne comprenait pas et on flânait souvent dans les environs du village. Des parachutistes de la cinquième colonne à plus de mille kilomètres derrière le front !!! L'homme en tenue bleue était un gardien de la prison de Charleroi et ancien étudiant des frères à Malonne. Notre compatriote donnait un petit exposé concernant les langues des régions belges et concernant le statut des frères laïques. Les gendarmes s'en allèrent bredouille en compagnie de notre gardien de prison et les premiers jours les habitants furent un peu gênés. Le frère Oscar profita de l'occasion pour se mettre en civil. Ce sera un acte préparatoire pour sa démission de l'ordre plus tard, après le retour dans notre pays.
La première messe dominicale fut aussi un évènement ! Dans le choeur de l'église étaient assis en surplis les petits garçons qui se préparaient pour leur communion solennelle. Quand ils faisaient trop de bruit ou se battaient, le prêtre arrêtait sa messe, se retournait, descendait des esca¬liers de l'autel et distribuait quelques gifles ou quelques coups de pied contre le pantalon des mauvais garnements. Puis il con¬tinuait tranquillement sa messe. Cela se répétait quelquefois pendant la messe. Après la messe, un choeur de filles chantait une chanson dont je me souviens encore de cet extrait : sauvez, sauvez la France au nom au Sacré-Coeur... " La France, la fille aînée de l' Eglise retrouvait de nouveau sa foi pendant les jours noirs de la guerre. Le groupe était placé derrière l'autel parce que de temps à autre on apercevait la tête d'une fille qui venait guetter les croyants (les jeunes gens ?). Le dimanche suivant, le plaisir était fini. Le frère Oscar se mêlait de l'affaire. Il plaçait les deux enfants de choeur tout près du prêtre, les autres à la première rangée où ils devaient se taire, surveillés par les yeux sévères du frère. Les hommes venaient seulement à l'église à des occasions particulières, par exemple le 14 juillet. Ce qui me frappait, c'était le fait que les anciens combattants et la municipalité se plaçaient à l’arrière de l'église. Après interrogation il fut avéré que c'étaient les places d'honneur parce que la plaquette des morts au combat se trouve à cet endroit.
Le premier jour de notre séjour, nous pûmes changer un montant restreint d'argent belge au bureau de poste. Je lis sur ma carte d'identité où on a enregistré cette opération : 60 Fr.B. = 435 Fr.Fr. Notre argent était à l'époque encore une devise forte. A observer que c'étaient des “ Anciens Fr. Fr ”. L'usage de l'argent dans les magasins - il y en avait deux, en plus du boulanger qui ne vendait que du pain - ce n'était pas facile au début, on comptait encore avec des " sous ". À part notre argent de poche qu'on avait emporté, nous touchions 10 F.F de solde par jour. Quand on énumèrait les prix des denrées les plus importantes : Pain 2 FF, Vin 3 FF le litre, Fromage 4 FF pour un Camembert, on s'imaginaiti que nous pouvons survivre, sans luxe naturellement. Jamais de viande ! Et que faire pour remplacer notre pantalon quand il tombait en loques ? Heureusement que l'été 1940 fut si chaud : une chemise, un pantalon et des espadrilles suffirent comme trousseau. La situation de nos compagnons dans les camps était bien pire. Là la solde passait par l'administration du camp et la situation des copains était plus déplorable. Des médisants ont toujours prétendu que beaucoup d'officiers ont vécu avec une partie de cet argent comme " Dieu en France ".
Puis survint le maudit 28 mai. Très tôt dans la matinée, un voisin nous dit que l'armée belge avait capitulé. Nous étions découragés. Le voisin nous invita à venir écouter le discours de notre Premier Ministre qui serait diffusé par radio. Là, nous écoutâmes l'allocution malheureuse. Une fois l'émission terminée aussi bien nos amis français que nous-mêmes restâmes bouche-bée. Silencieusement nous quittâmes la maison. L'honnêteté m'oblige à dire que, dans cette situation, la population locale ne nous en a pas voulu. Une fois, quand j'étais seul en promenade, j'avais entendu derrière mon dos un commentaire désobligeant, mais l'auteur n'a pas eu beaucoup de plaisir à les dire. Immédiatement, un voisin l'a corrigé. J'entends encore répliquer cet homme : " Vous devriez être honteux à blâmer ces jeunes : Ils sont encore si jeunes et sont venus ici pour se battre à nos côtés, quand il y a encore un grand nombre d'hommes capables de porter les armes qui sont restés à l'aise à leur domicile ! " Après, quand je rencontrais cet homme, mon salut était encore plus cordial. Les choses ne se sont pas passées partout pareils, mais je peux seulement témoigner de ce que j'ai vécu.
Le malaise ne dura pas longtemps. Immédiatement, on décida de mettre sur pied une nouvelle armée belge en France pour continuer la guerre aux côtés de la France. Le général Wibier prit immédiatement les premières mesures.
Première mesure: vaccination. À ce moment on reçut un petit billet qu'on devait joindre à nos documents personnels rédigés en français, anglais et allemand. Le texte : " Je suis catholique, malade ou blessé, je désire la visite d'un prêtre. " Puis la question : quelle sera notre destination ? On parlait entre autres de l'Afrique du Nord. Quand l'Italie entra en guerre, on a envoyé des compagnies de travailleurs vers le front des Alpes pour construire des positions de défense ou pour transporter des munitions. Début juin, des compagnies furent déjà dirigées vers la ligne Maginot, au front de Paris, sur le front de la Seine. Ces opérations nous coûtèrent pas mal de victimes mortelles. En ce qui nous concernait, nous sommes restés sur place " en subsistance " au 4° Régiment des Grenadiers qui était cantonné à Laure-Minervois et Caunes-Minervois. De temps en temps, des troupes belges passaient par Aigues-Vives. C'était le moment pour voir s'il n'y avait pas des gens de notre région parmi eux. Les listes des Belges avec leur lieu de résidence reprises dans les journaux ou affichées à la Mairie furent soigneusement vérifiées, mais jamais je ne retrouvai quelqu'un que je connaissais. J'étais seul au monde. Je devais attendre mon retour pour connaître le sort de ma famille et vice-versa.
Un jour, une colonne d'un hôpital militaire de campagne vint s'installer à Aigues-Vives:Tout complet, officiers-médecins de toute spécialité, infirmières sauf un camion qui était resté dans un bombardement, celui qui transportait les outils et les médicaments. Ainsi, toute l'unité fut condamnée à l'inactivité.
Lors d'une promenade dans le village, je rencontrai l'aumônier de cette unité. Je le saluai et je constatai qu'il était Flamand, tout comme moi. Il se plaignit de son logement - dans une remise avec des soldats. Je l'invitai chez nous. Vite, un paillasson rempli de paille, et notre famille compta quatre unités.
Quand je souffris de mal aux dents, je rendis visite au dentiste, mais faute de matériel ou de médicaments il ne put m'aider. Il me conseilla de me rincer la bouche avec de l'eau de vie et de bourrer un pâton de tabac dans le trou. En effet, cela eut du succès, je garderai encore cette molaire pendant des années.
En parlant de tabac: Quand j'étais encore enfant j'avais déjà fumé une cigarette en cachette, comme tous les enfants, mais maintenant qu'on était " indépendant " on fumait régulièrement son paquet de "Gauloises" ou "Caporal". Vu que cela pesait assez lourd sur notre budget, nous décidâmes de changer la cigarette pour la pipe. Le tabac de pipe se vendait dans des cubes de ± 5 cm. Les allumettes n'étant aussi pas bon marché,nous suivîmess les coutumes des vieux pères du village. On acheta,comme eux ,un " briquet ". Cet outil était quelque chose de spécial. Il n'était pas rempli d'essence. Il était construit d'une petite pierre pour donner l'étincelle, une petite roue et une mèche "d'amadou", qui, quand elle était neuve avait une longueur d'à peu près 50 cm. Je vois encore devant moi M. Pujol - le père de ma marraine de guerre Anna - qui le sortait de la poche de son gilet. Pour l'utiliser il fallait faire tourner la petite roue en la frottant avec la paume de la main. Quand la mèche prenait feu, il fallait souffler pour animer la petite flamme. Après usage il fallait l'éteindre entre le pouce et l'index, rouler la mèche autour du briquet et le remettre en poche. Combien de fois j'ai fumé la pipe, assis sur un rocher au Nord du village en pensant à ma famille, 1100 km au-delà de la " Montagne Noire ".
Le 22 juin arriva. Les nouvelles du front devinrent de plus en plus rares et catastrophiques. La France capitulait aussi. Que faire ? Attendre c'est la parole. Deux copains vinrent nous voir, ils avaient reçu à Carcassonne des documents pour émigrer vers les États-Unis de l'Amérique. Ils nous invitèrent à en faire autant, mais leur proposition ne nous plut pas. Notre désir était de rejoindre nos parents en Belgique.
Les jours passaient : se promener, poser des questions, faire des projets sans issue. J'aidais le père Pujol dans sa cave : déplacer des fûts, transporter des cuves de vin et raconter beaucoup. Il est invalide de la guerre 1914 - 18 : " quelques heures seulement au front, mon ami, et une balle entre les vertèbres ! "
Aucun chirurgien n'osait l'enlever, il l'emportera jusqu'à la mort. C'est pourquoi il marche courbé. Après quelques jours il m'invita " pour casser la croûte ". Je suis adopté dans la famille de ma marraine de guerre que je visitai maintenant au moins une fois par an. Ce petit déjeuner se passa à la française : un grand bol de café avec un peu d'eau de vie et le pain en morceaux dans ce bol. On mangea avec une cuiller du beurre et du fromage. Le travail était régulièrement interrompu " pour boire un coup ".
Un certain jour, le garde-champêtre fit sa tournée avec son tambour, mais depuis la capitulation belge, le mot " amis " était absent de ses informations et c'est devenu " avis pour les belges ". Il nous convoqua pour exécuter des travaux pour la commune. C'était une distraction bienvenue et aussi un moyen pour remettre notre budget en équilibre. Car au-delà de notre solde on gagnerait 4 FF par heure de travail. Le compte fut très vite fait: 10 FF + 8 h à 4 FF = 42 FF par jour. En avant les gars ! A 5h 30 rassemblement devant la maison du garde, car les jours de travail se déroulaient comme suit : de 6 h à 10 h et de 16h à 20h. La période entre les deux c'est la " sieste ". Car le soleil dans le Midi ...! Nous devions réparer les chemins dans les vignes. Il y avait des ornières d'une profondeur de 50 cm. Avec les pelles, pioches, faux, le travail avança.
Nous avions emporté une bouteille de vin, liée à un rameau avec une corde ; on le tint à froid dans l'eau d'un petit ruisseau. Involontairement, je pensai au nom de notre village : " Aqua-Viva ", l'eau vivante.
Après un laps de temps - le travail avait déjà bien avancé, on se reposa sous un figuier. Mais comme de jeunes chiens on commençait à folâtrer. Tout à coup : une voix lointaine le champêtre en vélo arriva :" Vous allez vous crever " il cria: " Vous travaillez trop fort ! " Notre réaction : vite un outil en main, en toute vitesse de nouveau au travail. Mais quand notre " grand chef " fut à notre hauteur, il recommença sa tirade. Nous pensions qu'il n'était pas d'accord avec notre attitude, qu'il se moquait de nous. Mais quand il continua : " Vous n'êtes pas en Belgique ici ! Il faut faire attention au soleil et à la chaleur ", nous comprîmes vite. Dès lors, on adapta notre rythme de travail aux normes françaises. Malheureusement, notre tâche se termina vite, il semblait que la caisse était vide. Quand même encore quelques jours d'attente passèrent, et notre bourse fut un peu plus garnie.
Une soirée, quand nous étions chez des compagnons pour jouer aux cartes, un de nos amis entra avec la nouvelle qu'il pouvait acheter chez un viticulteur une "dame-jeanne" de vin blanc qui était déclassée pour le commerce parce que le degré d'alcool était trop élevé. Tout de suite, chacun donna son aumône et voilà le butin sur la table. Boire, fumer, jouer aux cartes, bavarder. Tout d'un coup, les perles dans la porte d'entrée bougèrent. Qui se présente ? Le champêtre : " garçons, pas trop de bruit, les gens doivent dormir ! " On l'invita pour trinquer avec nous. Les verres furent remplis, vidés... Il profita de notre tabac. Cela valut la peine de voir comment il roulait une cigarette avec une main sur sa fesse. Quand la boisson est consommée, la sagesse est déjà loin au-delà du village ! Le champêtre passa la nuit dans un coin de la pièce. Bien que les rues étaient très étroites, le frère Oscar dut retourner à la maison les mains contre les façades comme un crabe. La grande troupe de Wallons qui logaient dans le " château " exécutèrent sur la place de la pompe une vraie danse d'Indiens. Toutes les portes et les fenêtres s'ouvrirent et la population se régala de tout coeur. Enfin, il se passait quelque chose dans le village !
Le lendemain on remarqua peu de jeunes belges dans la rue. L'instituteur - le chef au " château " - nous fit un rapport de ce qui s'était passé cette nuit dans son cantonnement et quel grand nettoyage il avait dû faire avec ceux qui étaient le moins atteints. Nous autres, nous nous tûmes. Cette nuit, le cher frère pécha gravement contre la règle de pauvreté. Enfin, nous avions pour une fois rejeté notre misère. Nous étions de nouveau prêts à livrer le combat avec notre sort et avec nous-mêmes.
Depuis cette nuit, nous avions fumé le calumet de la paix avec le champêtre et depuis lors quand il devait annoncer des messages, c'était de nouveau "pour nos amis belges".
Le 21 juillet, nous fêtâmes notre fête nationale dans notre maison. Les infirmières s’invitèrent . On bavarda, on chanta. Une lettre pastorale du Cardinal Van Roey fit sa tournée. Comment était-elle arrivée ici ? On but un petit verre, certes pas comparable avec les festivités avec nos compagnons CRAB ! Quand même, quand le moment de l'adieu arriva, une des jeunes infirmières commença doucement à pleurer dans son coin. C'était le " cafard " comme prétendirent ses collègues, ou était-ce le petit verre consommé ? De fait, quand elles retournèrent au cantonnement, elle fut prise entre deux amies plus costaudes.
L'approvisionnement dans la région commençait à poser des problèmes. Ainsi, je fis le tour des villages avoisinants afin " d'organiser " quelque chose. Mon butin variait de boîtes de " tripes " jusqu'aux bocaux de " purée de marrons ". Pour moi, les randonnées en bicyclette furent plus intéressantes que le résultat. Les commerçants profitaient de l'occasion pour liquider leur vieux stock. Et il arriva, comme par exemple à Capendu, que l'épicier m'invita à " boire un coup ".
Il m’arriva que je pouvais mettre la main sur une quantité de prunes, mais en retournant je dus m'enfuir dans les vignes, résultat du " précompte" que j'avais prélevé sur la marchandise. Le soir, je me rendais toujours à Marseillette où, tout près du pont, un cultivateur espagnol immigré venait vendre du lait. Le lait, je devais quand même le partager avec la dame qui m'avait prêté la bicyclette.
En France - le temps que nous y avons passé - il n'y avait pas de rationnement comme chez nous avec des timbres, mais chaque jour " les restrictions de la journée " étaient publiées dans les journaux. On comptait sur le civisme des citoyens... La teneur des informations évoluait en fonction des événements et enfin, après la capitulation de la France, leur devise changeait de " Liberté, égalité et fraternité " en " Patrie et travail ". Le moment le plus affreux que j'ai suivi dans la presse était le drame de Mers-el-Kébir.
Fin juillet, l'hôpital de campagne partit pour être regroupé à Montpellier en vue d'être rapatrié. Nous fûmes très jaloux, en plus parce qu'on publia l'ordre de rapatriement. Le département de l'Aude sera un des derniers. En outre, il fut communiqué que ceux qui se mettraient en route tant que non organisés seraient arrêtés par les gendarmes et renvoyés à leur cantonnement. Dans les camps, c'était encore plus difficile parce qu'on avait confisqué les cartes d'identité de chaque homme. Néanmoins, il y eut beaucoup de tentatives, le plus grand nombre avec succès. La population avait tout avantage à avoir une bouche en moins à remplir. Il y eut quand même des incidents : un jour je lisais dans le journal qu'à Nîmes on avait condamné un jeune CRAB, que j'avais connu à l'école, pour vol d'une bicyclette. Nous communiquâmes nos adresses aux infirmières afin que, dès leur retour dans le pays, elles puissent annoncer à nos parents que nous étions bien vivants. Pendant notre séjour dans le Midi, nous avions envoyé pas mal de lettres et de cartes à notre famille par la filière de la Croix-Rouge, de l'ambassade de l'Espagne, de la Suisse et d'autres services, dans l'espoir de donner un signe de vie à nos parents. La seule et la première lettre, je l'ai trouvée moi-même dans notre boîte aux lettres vers Noël 1940. Elle était passée par Berlin où elle a avait été censurée. On avait aussi fait des plans de " rapatriement par propres moyens ". Mais après vérification le projet était classé : inexécutable.
Vint le 15 août - fête des mères - Un jour lourd à digérer. La Montagne-Noire semblait encore plus noire ! Le lendemain arriva une lettre de St Gaudens. Le 43 °/ XVII CRAB, dont faisaient partie les frères de l'Institut de Lembeek avec leurs étudiants pouvait se préparer pour le retour dans le pays. Notre décision fut ferme : allons-y ! Nous attendimes jusqu'à samedi, avant de partir, encaisser notre solde. Quand nous nous présentâmes à la Mairie, nous observâmes la première marque de vie de notre pays. Des colis de la Croix-Rouge de Belgique. Nous n'attendimes pas la distribution. Les camarades pourraient en profiter.


Adieu Aigues-Vives :

Dimanche 18 août, très tôt, nous quittâmes Aigues-Vives. Pour ne pas nous faire remarquer en cours de route, nous laissâmes notre couverture dans notre chambre à coucher. Mère Anna pourrait s'en servir pendant les années de guerre suivantes.
Nous nous rendimes à pied vers la gare de Capendu. Quand je me trouvai sur une hauteur, je me retournai et jettai un dernier coup d'oeil sur le village. J'eus cette conviction : Ici, je ne retournerai plus jamais. Cette réflexion fut basée sur le fait qu'ici j'avais perdu une partie de ma jeunesse dans des situations pénibles. Mais combien me trompai-je alors ! Parce que quarante ans après, j'y retourne chaque année avec le sentiment que je suis en pèlerinage.

Gustave DEBELDER

 

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